Ménard, du service des litiges, s’en donnait à cœur joie et, tout en tapant du plat de la main sur la table pour donner le tempo, s’était mis à entonner des chansons de Tino Rossi en imitant de son mieux l’accent italien. La tablée s’esclaffait en brandissant les verres, et Solange plongea sombrement sa cuillère dans l’île flottante. C’était son mari qui l’avait incitée à participer à cette excursion en Camargue, que proposait le comité d’entreprise dans son bulletin d’avril. Il lui avait dit qu’il trouvait qu’elle travaillait trop en ce moment, elle avait l’air surmenée, le regard dans le vague, elle ne semblait plus l’écouter et la façon dont elle abusait du café et de l’alcool pour soutenir la cadence n’était pas saine. Même si son poste au guichet semblait pérenne, il n’était pas bon à son avis de puiser ainsi dans ses réserves, car à terme cela ne manquerait pas de rejaillir sur la qualité de son travail, elle avait déjà eu plusieurs accrochages avec des clients et les difficultés rencontrées actuellement par la SNCF devaient au contraire l’inciter à la prudence. Solange, inquiétée par ces mises en garde, avait fini, de mauvaise grâce, par accepter de s’inscrire, envisageant ce court voyage de cinq jours, à l’occasion de la fête des Gitans, point d’orgue du voyage, non comme un loisir visant à passer un peu de temps à s’amuser avec les collègues en buvant du rosé, mais comme un traitement, une cure, destinée à recréer ses forces de travail, afin qu’elle puisse ensuite repartir de plus belle à l’attaque. Elle avait d’ailleurs, sans le dire à son mari, emporté un peu de travail avec elle, et passé les dix heures du trajet en bus à potasser la brochure explicative du nouveau logiciel de saisie, pendant qu’autour d’elle les collègues s’interpellaient gaiement d’un siège à l’autre, échangeant calembours et biscuits. Elle avait pensé, naïvement, que ce séjour serait l’occasion pour les collègues d’aborder ensemble, loin des trépidations du travail quotidien toujours soumis aux fluctuations du public, les problèmes récurrents que connaissait le service, et qui ralentissaient le travail (les discordes au sujet des plannings ou du protocole de réservations des wagons-lits, ou encore la question délicate des tarifs réduits famille nombreuse pour les trajets transfrontaliers), problèmes auxquels on n’avait jamais le temps durant l’année de s’attaquer de front. Il n’en était rien malheureusement, et chaque fois que Solange avait essayé de prendre un collègue à part pour entamer le dialogue autour de ces questions, elle avait été très mal accueillie et avait dû rapidement battre en retraite. Elle avait eu le temps, en dix heures, de faire le tour de la brochure, et depuis leur arrivée à Nîmes elle était complètement livrée à elle-même. Tout autour d’elle dans le restaurant de l’hôtel, la vingtaine de collègues braillait, le visage écarlate et les lèvres humides, au milieu des bouteilles vides, dans un carnaval de bonne humeur qui donnait la nausée. Ils avaient l’air malades, en proie à une sorte de crise ou de délire. Solange ne les regardait pas et restait plongée dans son assiette. L’île flottante était sèche, la crème anglaise recouverte d’une fine couche rigide, qui dans la bouche se rétractait comme une huître. Malades, oui, comme envoûtés. Solange avait l’impression qu’on leur avait jeté un sort, et qu’ils n’étaient plus eux-mêmes. Ils avaient besoin de soins. Il fallait les sauver. On ne pouvait pas les laisser comme ça. Elle commença par Valérie, sa voisine de droite, une jeunette de vingt ans qui était nouvelle et qu’elle connaissait à peine. Elle feignit se sentir mal et l’entraîna aux toilettes, où elle l’assomma avec le pot de fleurs en fonte qui trônait à côté des serviettes. Elle attendit patiemment, la fin du repas approchant, que les femmes se succèdent aux toilettes, et, postée derrière la porte, elle était idéalement placée pour les surprendre et frapper le coup juste. Elle eut ainsi raison d’Evelyne, Marie, Yasmina, Fatou, Julie et Berthe, elle eut beaucoup de chance avec Mireille et Jocelyne qui étaient venues à deux et qu’elle réussit à assommer de deux coups donnés à la volée. Les autres femmes rechignaient à se lever de table et elle dut aller les chercher une à une en prétextant un « problème de femme », et, profitant de leur surprise quand elle leur ouvrait la porte des cabines dans lesquelles elle avait entassé les autres, elle leur assénait un coup précis qui les faisait basculer sur le tas. Il n’y eut bientôt plus de femmes à la table et les hommes, surnageant soudain de leur ivresse, commencèrent légitimement à s’inquiéter, mais Solange, les cheveux ébouriffés, avait dégrafé son corsage, et leur expliquait d’une œillade que les femmes avaient décidé de leur faire une petite surprise. Les hommes aussitôt rougirent de plus belle, et, les ayant alignés en rang, elle passait sur leur pantalon une main négligente tout en parcourant la rangée avant de choisir celui - ils ne devaient venir qu’un par un, c’était la règle du jeu établie par les filles - qui aurait le privilège de débuter les réjouissances. Les hommes, la bouche sèche, n’en croyaient pas leurs yeux, Solange écartait leur main en riant quand ils se faisaient trop pressants, et une fois dans les toilettes le tour était joué, elle montrait les portes des cabines d’un large mouvement de la main puis invitait l’homme à choisir sa cabine, et quand l’homme ouvrait la porte la technique était la même qu’avec les femmes sauf qu’il fallait bien sûr s’arcbouter et tenir le pot à deux mains pour être sûr que le coup porte. Le vieux Émile, tremblant d’impatience, fut le dernier à passer et Solange, fatiguée, poussa un soupir de soulagement car ils étaient maintenant en sécurité et elle allait pouvoir appeler les secours et les sauver enfin, elle se mit à sauter de joie sur le carrelage et, après avoir bloqué la porte des toilettes avec la table du vestiaire, elle se précipita dans la rue à la recherche d’une cabine en poussant de grands cris.

 

Rédigé à partir de Anny DUPEREY : Allons voir plus loin, veux-tu ?

 

L’homme crocheta la porte du jardin et s’introduisit dans la maison. Il avançait à pas prudents, et était sur le point d’allumer sa lampe quand son pied heurta une soucoupe posée sur le carrelage. La faïence se mit à chanter sur la pierre, mais l’homme posa aussitôt son pied sur la soucoupe et le bruit cessa. Il dressa l’oreille, inquiet, mais la maison était silencieuse. Il retourna à la porte du jardin et alluma brièvement sa lampe deux fois consécutives en direction des thuyas, puis il poursuivit son investigation. La maison sentait la poussière et le renfermé, elle était manifestement déserte, et pourtant tous les meubles semblaient en place et n’étaient recouverts d’aucun drap, il semblait même régner dans les pièces une forme de léger désordre. Il monta à l’étage et parcourut les pièces une à une. Il y avait une chambre à coucher dont le lit était fait grossièrement mais qui était vide. Le sol était carrelé de tomettes et il avançait sans bruit. Il avait presque fini de faire le tour de la maison et était sur le point de faire le signal depuis la fenêtre avec sa lampe, quand il entra dans une sorte de salon aux volets clos, au fond duquel une porte entrouverte laissait passer sur le tapis la longue lumière d’une lampe de bureau. Un vieillard, le nez chaussé de petites lunettes, était assis à une table et écrivait, lentement, de façon régulière, en ouvrant légèrement les lèvres. L’homme était plongé dans l’ombre et le vieillard, de là où il était, ne pouvait pas le voir. Il retint sa respiration et pivota avec précaution pour retourner sur ses pas.

 

- Vous venez cambrioler, c’est ça ?, fit le vieillard sans relever la tête, tout en continuant à écrire.

 

L’homme ne répondit pas et resta immobile, dressé sur la pointe des pieds.

 

- J’ai entendu tout votre manège, depuis tout à l’heure. Vous êtes un peu pataud. Montrez-vous, pour voir ?

 

L’homme, le souffle coupé, ne bougeait toujours pas.

 

- Oh, allez, je sais que vous êtes là… Ne vous inquiétez pas, vous n’avez rien craindre ! Vous allez pouvoir emporter tout ce que vous voudrez… Je vous attends depuis longtemps. Il faut juste… que vous me laissiez, encore… un petit instant…

 

L’homme, le corps à moitié engagé dans la porte, tourna la tête vers le vieillard.

 

- Oui oui…, répondit le vieillard, absorbé par son travail. Vous prendrez tout ce que vous voudrez… J’en ai, si vous voulez… assez de toutes ces choses, là… matérielles… ces objets.

 

Il releva la tête et regarda l’homme en souriant.

 

- Moi, je suis un artiste, un poète… Je n’ai plus besoin de tout ça. Vous allez me faire le plaisir de tout emporter ! Il faut juste, si vous le permettez…, fit le vieillard en se remettant à écrire.

 

L’homme fit quelques pas dans le salon.

 

- Il faut que je… termine… mon roman…, dit le vieillard au bout d’un moment. Mais entrez !, entrez, installez-vous…, fit-il en relevant la tête, le sourire aux lèvres, en indiquant à l’homme le fauteuil qui était situé derrière lui.

 

Le vieillard, pour la première fois depuis leur rencontre, avait cessé d’écrire et regardait l’homme d’un air affable et doux. Il se mit soudain à rire.

 

- Mais venez donc, voyons ! Entrez ! Vous ne risquez absolument rien, je vous assure… Je suis un intellectuel..., insista le vieillard, en posant ses coudes sur la table. Je ne suis pas un être violent. Je vis… dans les mots… les idées…, ajouta-t-il après un silence.

 

Ses yeux bleus, petits et luisants, étaient posés sur lui et semblaient rire, intérieurement, de la timidité de l’homme. Le vieillard inspirait effectivement confiance, et, après un temps d’hésitation, l’homme entra dans la pièce et s’approcha du bureau.

 

- Vous tombez juste à pic, comme on dit…, poursuivit le vieillard. Je suis sur le point de terminer mon roman, j’en suis au dernier chapitre. Et… je vous le dis, ce sera mon chef d’œuvre !, vous pouvez me croire. C’est un roman absolument remarquable… mais asseyez-vous, asseyez-vous… J’en ai encore pour cinq minutes, pas plus ! Et après je vous montre le coffre…

 

Pendant que le vieillard écrivait, l’homme avança timidement dans la pièce en jetant des regards autour de lui, et s’assit avec précaution dans le fauteuil.

 

- Ah, quel roman, quel roman !, fit le vieillard tout en écrivant. C’est vraiment admirable… Admirable… Hé, mais dites-moi, fit-il en se tournant vers lui.

 

L’homme haussa les sourcils, gêné.

 

- Vous voulez peut-être que je vous en lise un passage ?

- Oh…

- Non non, ça ne me dérange pas du tout ! Vous savez, je ne suis pas de ces jouvenceaux pré-pubères, qui dissimulent leur œuvre comme on cache un sein, derrière des draperies de mystère, de pudeur mal placée… Je suis un livre ouvert !, conclut le vieillard en riant. Tenez, je v…

- Écout…

- … je vais vous lire le chapitre vingt-septième du deuxième livre, c’est le plus beau je crois, et il faut de toute façon que je le relise. Ça ne durera qu’un instant ! Et après, fit-il en ouvrant les bras pour désigner la maison, tout cela sera à vous ! Des domaines comme celui-ci, j’en ai des dizaines…, souffla-t-il d’un air de confidence.

 

L’homme sourit, timidement, comme prêt à intervenir, mais le vieillard ne lui laissa le temps de rien dire et entama la lecture d’une voix scandée :

 

- C’était aux temps d’Isocrate le Vaillant, quand Porphyre, au seuil de son alliance avec Arsaphe, le ténébreux capitaine venu des lointaines forêts du nord, égrenait son chagrin comme Hélène jadis les perles de son ouvrage, dans les fastes d’un quotidien pourpre laminé par les incandescences du vice et les pesantes zébrures de l’ennui, que survint, par un matin de printemps, comme seules les rives de l’Indus savent en faire naître, sur un carrosse de trente coudées tiré par quinze alezans ceins d’une foule chatoyante d’esclaves madrés à la peau luisante d’opale, que Theodora, alors fille puînée de l’Infâme - ainsi que les scribes, depuis Roderic avaient eu coutume de décrire Asopée le prince de Karagöz - fit son entrée dans la Ville, telle un astre, un fléau, un tremblement de terre et de feu, accueillie par les chants et les cris. Porphyre, dardant ses yeux d’ingambe sur la Vénus harnachée de daim gris, songeait face à tant de beauté aux aurores d’Onessa et à son enfance tumultueuse, aux brumes térébrantes du lac en sommeil et aux frondaisons pérégrines de l’Arbre de Siméon qui trônait dans le jardin du Palais, autour duquel il tournoyait chaque matin chevauchant des purs-sangs d’Ombrie tout à l’exaltation de ses sens en éveil et au développement d’un corps lustré tant par l’étude que par l’effort, et, se levant d’un bond, il posa un baiser sur le front de la nymphe. Ô, Theodora, murmura-t-il, que me valent ces tavelures de diamant que tu déverses sur l’iris endiablé de ma rétine flétrie, quand tu sais pourtant quelles affres d’azur ploient sous… sous l’allégresse… de… mon cœur…

 

Le vieillard, baissant progressivement la voix, finit par s’interrompre et se tourna vers l’homme. Trois phrases avaient suffi ; il s’était assoupi, bouche ouverte, la tête penchée sur son épaule. Le vieillard dodelina de la tête, agacé, puis il ouvrit le tiroir de son bureau et sortit les cordes et le bâillon. Un coup de chandelier bien placé acheva de plonger l’homme dans un sommeil durable, puis après l’avoir solidement ligoté, il le traîna à grand-peine derrière le canapé. Le vieillard s’épongea le front, soupira, et ouvrit la porte du coffre-fort avant de se remettre au travail en attendant l’arrivée des complices. Il entendit d’abord la soucoupe tinter sur le carrelage du rez-de-chaussée, puis, cinq minutes plus tard, la porte du salon s’ouvrit et deux hommes se glissèrent dans l’entrebâillement, avant soudain de se figer sur place.

 

- Vous venez cambrioler, c’est ça ? Entrez, entrez… J’en ai pour un instant…

 

Les deux furent plus difficiles à convaincre, car ils avaient du mal à croire que leur camarade leur avait fait faux bond en choisissant de partir seul avec le contenu du coffre-fort, effectivement vide, qui était resté entrouvert, mais à l’évocation des diamants de la commode et de l’autre coffre-fort qu’il y avait dans le boudoir, ils finirent par accepter et le vieillard entama la lecture du chapitre vingt-huit. Le premier complice sombra aussitôt dans un sommeil lourd, mais le second avait des rêves agités et le vieillard dut l’achever avec le chapitre vingt-neuf. Quand les forces de l’ordre arrivèrent sur place le lendemain matin, les deux, assis côte à côte dans le canapé, dormaient toujours profondément. Le premier avait posé sa tête sur les genoux du second, qui, lui, s’était avachi sur le flanc du premier. Ainsi entremêlés, ils formaient une seule masse de sommeil paisible et entier, qui faisait plaisir à voir. Le troisième, lui, ne s’était pas réveillé et les policiers ne le remarquèrent que par hasard, à la faveur d’un grognement qui lui avait échappé dans son sommeil. Les policiers ne parvinrent pas à les réveiller et les traînèrent tels quels dans les escaliers, puis sur le gravier de la cour, où leurs pieds laissaient de longues traces sinueuses. Dans le salon, debout devant la fenêtre, les mains jointes dans le dos, le vieillard les regardait s’éloigner. Ses mâchoires étaient crispées, et il hochait la tête d’un air amer. On hissa les trois hommes dans le fourgon. Le véhicule démarra et disparut au loin. Le vieillard, écarlate, laissa échapper un juron et retourna à son bureau.

 

Rédigé à partir de Jean d’ORMESSON : La gloire de l’Empire

 

Nous marchions côte à côte dans le petit sentier quand le goupillon qui m’avait valu tant d’aventures tomba de ma poche. Confus, je me précipitai pour le ramasser, mais Arlette, devançant mon geste, avait déjà tendu la main vers l’objet, et, arrivant un peu trop tard, je posai ma main sur son poignet. Je la retirai aussitôt et me relevai d’un bond, mais Arlette, bien que pivoine, se tenait debout devant moi en souriant, le goupillon à la main, et semblait attendre que je revienne le chercher. Les boucles de ses fins cheveux blonds scintillaient dans le soleil, le vent jouait dans sa robe, c’était une jeune fille ravissante et cela faisait plusieurs jours que je tentais en vain de me gagner ses grâces, mais il n’y avait rien à faire - au cinéma elle s’était endormie sur mon épaule, à la fête foraine elle ne cessait, trop apeurée, de s’accrocher à moi sur les attractions, et, alors que je l’emmenais en promenade pour essayer justement de faire naître enfin entre nous quelque chose de concret, voilà à nouveau qu’elle gâchait tout et me mettait des bâtons dans les roues en s’amusant à me provoquer.

 

- Arlette, rends-moi mon goupillon. S’il te plaît.

 

Mais Arlette ne bougeait pas et continuait de plus belle à sourire, creusant ainsi davantage les petites fossettes charmantes qui s’étaient formées au coin de ses lèvres. L’objet était là, dans ses mains - elle n’avait qu’à me le donner ! Je dus insister.

 

- Arlette, merde.

 

Ma voix était plus ferme et j’imprimai à mon regard une telle intensité qu’elle baissa la garde, et finit par me tendre le goupillon d’une main tremblante.

 

- Tout de même.

 

Nous nous remîmes en marche, mais Arlette semblait chagrine, perdue dans ses pensées, et ne cessait de trébucher sur le sentier, se retrouvant à chaque instant contre moi pour reprendre son équilibre. Je dus me décaler sur le bord du sentier et marcher à moitié dans les herbes pour qu’elle puisse marcher à son aise. Je soupirai car elle n’était pas du tout à ce qu’elle faisait, et mon projet de promenade, qui de par son caractère romantique m’avait pourtant paru propice, se révélait finalement être une mauvaise idée. Je lui proposai donc de s’asseoir à l’ombre d’un arbre, et de fait elle accepta avec joie. Je m’efforçai de rattraper ce qui pouvait encore l’être, espérant par mon récit entraîner chez elle un mouvement de compassion qui l’aurait amenée à me réconforter et peut-être par glissement à m’embrasser sur les lèvres, en racontant comment par maladresse j’avais fait tomber le goupillon dans la fosse pendant l’enterrement de Mme Delassalle et avais été obligé de rester des heures en prière devant la tombe en attendant que tout le monde s’en aille pour pouvoir le récupérer, avant d’être délogé par le fossoyeur qui m’avait trouvé au fond du trou en train de creuser la terre à coups de pelle car l’objet s’était coincé le long du cercueil, mais l’histoire déclencha au contraire chez elle de grands éclats de rire, elle se renversait d’arrière en avant, toute à sa joie et tapait régulièrement sur mon genou pour essayer d’interrompre son rire, elle me disait que j’étais drôle, si gentil et si drôle, sa main s’attardait de plus en plus sur mon genou et elle continuait à rire en me regardant et d’un seul coup j’en ai eu assez : il n’y avait vraiment rien à faire avec cette fille, elle était belle certes, gentille et je l’aimais éperdument, mais il était manifeste que je ne l’intéressais pas le moins du monde et il ne servait à rien de perdre mon temps - je lui dis qu’il était tard et que je devais rentrer pour préparer les ciboires, elle blêmit puis se leva sans un mot, le visage soudain fermé, et sur le chemin du retour, silencieux, je ne cessai de pester intérieurement en marchant d’un pas rapide contre les femmes, ces manipulatrices qui par toute une série d’attitudes jouaient à éveiller l’amour en moi et qui au final ne cessaient de se dérober. C’était marre. Je la saluai froidement à notre arrivée au village et je retournai en courant jusqu’à l’atelier.

 

Rédigé à partir de SIM : Elle est chouette, ma gueule !

 

Julien entra dans la pièce et enleva aussitôt sa casquette. Le contremaître était assis à une table, plongé dans un dossier qu’il annotait avec un crayon de papier. Julien avait marché près de 50 km dans la journée et il se sentait fatigué ; il y avait bien une autre chaise dans la pièce, mais elle était un peu à l’écart, et surtout l’homme ne lui avait rien dit. On avait même l’impression qu’il n’avait pas remarqué l’arrivée de Julien, et il continuait à travailler sans s’occuper de lui. Au bout d’une dizaine de minutes, il lui jeta un bref coup d’œil avant de se replonger dans son travail.

 

- Tu t’appelles comment ?

- Julien.

 

L’homme gardait la tête baissée et continuait à écrire. Julien, vacillant sur ses jambes, ouvrait grand les yeux pour résister au sommeil et serrait avec force sa casquette entre ses doigts gourds. La pièce était sombre, encombrée d’outils et de paperasse. Elle devait servir alternativement d’atelier, de bureau et de débarras. Seule une petite veilleuse, accrochée à une étagère au-dessus du bureau, éclairait vaguement la table où se tenait le contremaître. Celui-ci était arrivé à la dernière page du dossier, il nota quelques phrases d’une grosse écriture ronde en bas de la feuille et mit son crayon de côté. Il se frotta les yeux.

 

- Tu es maçon, c’est ça ?

- Oui, s’empressa de répondre Julien.

- Il n’y a pas de travail…, dit l’homme en soupirant. C’est une période difficile. Les chantiers se font rares.

 

Julien blêmit et papillota des yeux. Ses lèvres s’entrouvrirent.

 

- Je me contenterais de n’importe quoi. J’ai besoin de travailler.

- Je comprends que tu as besoin de travailler. Tu n’es pas le seul.

 

L’homme soupira à nouveau et bascula contre le dossier de la chaise.

 

- C’est un métier très dur… Il faut être prêt à tout.

- Ça ne me fait pas peur, répondit Julien en s’enhardissant.

 

L’homme sourit et posa son regard sur lui.

 

- Il y aurait bien un poste, peut-être…

 

Le visage de Julien s’éclaira.

 

- Mais ici en Dordogne il n’y a rien. Ce serait dans les Ardennes. Et vu les circonstances actuelles, on ne pourrait pas te payer. À terme, on ne sait jamais, mais pour l’instant… Ça n’est pas possible.

- Ce n’est pas grave !, répondit vivement Julien.

- Il faudrait que tu te rendes là-bas toi-même. Par tes propres moyens, je veux dire…

- Bien sûr !

 

Le contremaître regarda Julien un long moment avant de poursuivre.

 

- Il y a un tunnel là-bas qui s’éboule. Ce sont des conditions dangereuses. On perd en moyenne un homme par semaine. Il y a beaucoup d’accidents. Les amputations ne sont pas rares…

- Si je perds un bras, j’aurai toujours l’autre, répondit Julien en riant.

- C’est bien…, répondit le contremaître en souriant, après un silence. Tu serais logé dans une cabane, en pleine forêt, avec les autres ouvriers. Elle est petite, le vent souffle à travers les planches et le toit est pourri, mais le loyer n’est pas cher. Il faut compter dans les deux cent euros par mois, sans les charges.

- D’accord.

- Pour la nourriture, tu n’as pas à t’inquiéter : la région regorge de gibier. Tu pourras chasser.

- Je pourrais aussi planter des choux autour de la cabane ?

- Si tu veux…, répondit l’homme. Sinon, il y a aussi un point d’eau à cinq kilomètres. Les hommes se relaient pour en rapporter un seau toutes les semaines.

 

Julien opina du chef, de plus en plus ému.

 

- Quoi d’autre… Tu es marié ?

- Oui.

- Il faut que tu saches que l’endroit est isolé. Le premier village est à quinze kilomètres, et la plupart des hommes n’ont pas vu de femme depuis des mois. Ceux qui sont mariés sont obligés de partager. C’est une sorte de grande famille. Ta femme est prude ?

- Non, répondit Julien d’une voix sourde.

- À la bonne heure. Tu as des enfants ?

- Oui. Deux garçons.

- Ils ont quel âge ?

- Un et trois ans.

 

Le contremaître fit la grimace.

 

- Le plus jeune ne pourra pas travailler. Il faudra s’en débarrasser.

- Ah bon ?

- Eh oui… La cabane est trop petite pour des marmots, et puis avec les cris, la nuit… Les hommes se plaignent.

 

Julien déglutit.

 

- Il est tout petit de toute façon, dit-il en faisant la moue.

- Mais oui… Et puis tu es encore jeune. Les enfants, tu auras tout le temps… Il faut que tu fasses tes preuves.

- Mm…, répondit Julien, les larmes aux yeux.

 

Le contremaître hocha la tête.

 

- Pour le petit, tu auras le courage de le faire tout seul ? Sinon ici, on a quelqu’un qui fait ça très bien.

- Non non, ça ira. Je m’en occuperai…, fit Julien, la gorge nouée, gagné de plus en plus par l’émotion.

- Bon…, fit l’homme en posant sa main sur la table. Que te dire ? Tu peux commencer lundi ?

- Oui.

- Parfait. Bon. Déshabille-toi.

 

Julien, interloqué, eut un temps d’hésitation.

 

- On te donnera des vêtements une fois sur place, expliqua l’homme en hochant la tête d’un air rassurant. Oui, j’avais oublié de te dire : les vêtements sont fournis.

 

Le visage de Julien s’illumina d’un large sourire, et il se dévêtit avec hâte. Il plia soigneusement ses affaires en tas et les tendit au contremaître.

 

- Pose-ça là, lui répondit l’homme en désignant la chaise à côté du bureau.

 

Julien s’exécuta et voulut serrer la main du contremaître, mais celui-ci se déroba en riant et posa sa main sur son épaule.

 

- Ne me remercie pas, et dépêche-toi, plutôt, si tu veux être arrivé là-bas pour lundi. Tu y vas à pied ?

 

Julien répondit d’un signe de tête affirmatif.

 

- Ne tarde pas, alors.

 

Il lui tapa amicalement sur l’épaule en guise d’adieu, et Julien, sans plus de cérémonie, se précipita dehors pour aller annoncer la nouvelle à sa femme. Les yeux grands ouverts dans la nuit tombante, il courait nu à grandes foulées dans la neige, frissonnant de joie, tandis que le contremaître, depuis l’entrée de l’atelier, le regardait disparaître au loin dans le désert blanc.

 

Rédigé à partir de Christian SIGNOL : Pourquoi le ciel est bleu

 

Chaque soir je me jette sur la vaisselle comme on se jette sur une femme, en fermant les yeux, indifférent à l’objet de mon désir : casseroles, verres, cuillères, tout est bon pour moi. Ils me font rire avec leurs religions et leurs clubs de rencontre, pour mon bonheur je n’ai besoin que d’un simple petit contingent de vaisselle quotidien à frotter, rincer, récurer. C’est tout. Donnez-moi un paquebot que je n’y toucherai pas. Ou alors qu’on m’y relègue aux cuisines au fond d’une soute obscure, où j’aurai dans un coin à côté d’un évier grand comme une piscine un grabat pour m’étendre et une petite veilleuse pour gratter dans le silence de la nuit les casseroles récalcitrantes au moyen d’un petit canif que j’aurai subtilisé dans la pénombre à un magnat du pétrole endormi sur un des transats du pont. La vaisselle baignera toute la nuit dans la piscine écumante de mousse et je me laisserai bercer par les légers tintements que feront les verres en s’entrechoquant. Je m’y baignerai parfois pour me détendre du labeur du jour, me frayant lentement une voie dans la mousse épaisse, louvoyant dans les profondeurs verdâtres entre les lambeaux de tomates et de spaghettis ondulant dans l’eau savonneuse, contemplant les yeux grand ouverts les montagnes tremblantes de vaisselle dans le fond du bassin. J’organiserai mon travail de façon à n’être jamais désœuvré et imposerai s’il le faut aux clients du navire une douzaine de repas quotidiens, embauchant au noir des Tatars ventripotents à petite moustache qui m’obéiront au doigt et à l’œil pour les gaver à la petite cuillère comme des enfants, les récalcitrants seront jetés à l’eau et chaque repas sera précédé de chants. Si on ne me donne rien je resterai là où je suis dans cette maison familiale que je n’ai jamais quittée depuis l’enfance, je dormirai dans un coin de la cuisine derrière la machine à laver et sous-louerai le reste des chambres, privilégiant les familles nombreuses et les étudiants lève-tard aux couples de fonctionnaires et aux vieillards. Je serai même prêt à enfanter moi-même s’il le faut, ou à adopter toute une marmaille tapageuse à l’hérédité louche que je ramènerai des pays du tiers-monde par sacs entiers, payant rubis sur l’ongle les éventuels excédents de bagage. Je les habituerai dès leur plus jeune âge à ne se sustenter que de maigres portions qui les obligeront à s’alimenter toutes les deux heures et châtierai sans pitié ceux que je surprendrai en train de manger à même le frigo. La moindre tartine nécessitera une assiette, la moindre gorgée d’eau un nouveau verre, et j’encouragerai par un système de récompense complexe la consommation de soupes moulinées et de plats mijotés riches en graisses pour me donner plus de fil à retordre. En désespoir de cause je provoquerai une nouvelle guerre mondiale où la concentration dans des casernes mal chauffées de jeunes fils d’ouvriers moroses à peine sortis de l’adolescence m’apportera à coup sûr une ration quotidienne de gamelles crottées propres à étancher ma soif d’hygiène. Je mourrai probablement lors d’un bombardement enseveli sous une tonne de vaisselle, et mon chant de joie retentira de sous les décombres à des kilomètres à la ronde.

 

Rédigé à partir de Joseph CONRAD : Au cœur des ténèbres

 

J’aurais pu bien sûr me contenter de leur annoncer ma décision calmement, simplement, en prétextant la nécessité pour moi de voler de mes propres ailes, d’avoir plus d’indépendance dans ma vie quotidienne, que continuer à vivre chez eux à mon âge nuisait d’une certaine façon à mon développement personnel, etc., et que tout cela n’avait donc rien à voir avec Rachel et leurs convictions. Mais j’en avais assez, il y avait des choses qui devaient être dites, on ne pouvait pas comme ça continuer à entretenir des mensonges qui pourrissaient l’atmosphère, ça n’était bon pour personne. La dispute avait peut-être été violente, mais au moins maintenant les choses étaient claires. Je dois dire que j’étais même assez content de moi, car je n’avais pas mâché mes mots, je leur avais tout dit en face, d’égal à égal ; c’était même la première fois, peut-être, que nous avions eu une discussion d’adultes. Je commençais déjà à jeter quelques chemises dans une valise quand j’entendis frapper à la porte de ma chambre. J’allai ouvrir, c’était mon père. Essoufflé par la montée des marches, il s’affala tout de suite dans le canapé avant même de dire quoi que ce soit, et resta tête baissée quelques secondes. J’en profitai pour le devancer :

 

- Je suis surpris de te voir, je croyais que nous nous étions tout dit. Il ne sert à rien à mon avis de rajouter quoi que ce soit, mieux vaut maintenant laisser faire les choses, le temps, tu ne crois pas ? Tu sais que la décision que j’ai prise est saine pour nous tous. Et si c’est pour ça que tu viens, je te dirai qu’il ne faut pas s’arrêter aux mots que nous avons échangés, à leur violence. Tout ça… ce n’était que de l’émotion, conclus-je, une paire de chaussures à la main.

 

Il leva lentement les yeux vers moi, toujours affalé au fond du canapé.

 

- Oui… Tu as été particulièrement grossier tout à l’heure, c’est vrai, répondit-il. Mais bon…

 

Il leva les bras dans un geste d’impuissance. Je continuai à m’occuper de ma valise et me mis à choisir quelques pantalons.

 

- Non, tu sais, ça a été difficile pour nous… Éprouvant. Comment t’expliquer ? Avec ta mère, cela fait des années que nous sommes antisémites. Depuis toujours, même, on pourrait dire. C’est quelque chose de si ancré en nous, de si profond… que d’entendre notre propre fils nous dire… enfin… ce que tu as dit tout à l’heure… Je ne sais pas. C’est violent. Il faut aussi que tu te mettes à notre place.

 

Je saisis une poignée de chaussettes.

 

- Où est-ce que tu veux en venir ?

 

Il soupira.

 

- Après ce que tu nous as dit tout à l’heure, en bas, c’est sûr maintenant qu’il vaut mieux que nous nous séparions. Ne crois pas que je sois venu pour essayer de t’en dissuader. Seulement, ce que je voudrais, c’est que cela se fasse… dans la paix, dans la douceur. Pas avec ces cris, ces…

 

Il secoua lentement la tête, la bouche amère. Ma valise était prête, je la fermai en m’appuyant dessus de tout mon corps, puis je me postai face à lui, les mains sur les hanches.

 

- Ta mère a été très affectée, tu sais… C’est pour elle que je suis venu te voir. En me voyant monter, je l’ai vu à son sourire, je suis sûr qu’elle espérait que nous pourrions encore… faire la paix, et que… Non, je sais. Ça n’est pas possible… Ni même souhaitable, d’ailleurs, après ce qui s’est passé, ce n’est pas ce que je veux dire. Si je suis venu te voir, c’est pour te demander, si tu es encore malgré tout un peu des nôtres, de réagir… en chrétien, avec ton cœur, pour m’aider à soulager sa peine. Pour te demander… comment dire… Voilà : si par exemple, toi et moi, ici, nous pourrions rire, une ou deux fois, assez fort, pour qu’elle puisse l’entendre… Rodolphe. Cela apaiserait considérablement son cœur.

- Rire ?

- Oui. Assez fort, tu sais. Comme si nous étions réconciliés…

 

Je restais debout face à lui, les mains sur les hanches, à le regarder en silence. Il s’était un peu redressé et avait posé les coudes sur les genoux. Ses mains pendaient entre ses jambes. Il n’osait pas me regarder.

 

- D’accord, fis-je.

- Tu es d’accord ?, dit-il en relevant la tête.

- Oui.

 

Ses lèvres tremblèrent l’espace d’un instant, puis il se leva énergiquement, s’essuya les mains sur le pantalon et se mit face à moi. Il ferma les yeux, les rouvrit, s’éclaircit la voix.

 

- Tu es prêt ?

- Tu veux faire ça maintenant ?

- Mais oui…, répondit-il, étonné.

 

Ses yeux étaient grand ouverts.

 

- Bon.

 

Je mis mes bras le long du corps et me concentrai quelques instants, m’efforçant de faire le vide en moi. Puis, dans un même mouvement, nous levâmes la tête et nous regardâmes dans les yeux. Mon père se figea, inspira profondément, et nous nous mîmes à rire à gorge déployée, de façon continue, pendant une dizaine de secondes. Mon père m’interrompit en levant le bras, laissa passer quelques secondes, puis, à la façon d’un chef d’orchestre, tourna la main pour lancer une deuxième série de rires. Tout en riant, je regardais alternativement sa bouche, ses dents, ses yeux, son front qui se plissait, puis la pointe de son menton, quand il se mit à renverser la tête en arrière pour rendre son rire encore plus sonore. Nous nous arrêtâmes instinctivement, à bout de forces. Je toussai, asphyxié. Le visage de mon père, lui, était rouge, boursouflé, une goutte de sueur coulait le long de sa tempe. Il ahanait. Quand nous eûmes repris notre souffle, il me mit la main sur l’épaule, et, les larmes aux yeux, sortit de la pièce en détournant le regard.

 

Rédigé à partir de Joseph KESSEL : Makhno et sa Juive

 

Je regardai ma montre : il était 8 heures. Encore une heure…, soupirai-je. Juchard, le comptable, qui s’était assis à côté de moi sur le banc et avait remarqué mon impatience, releva les sourcils et confirma avec fatalisme :

 

- Ça n’avance pas, hein ?...

- Non, répondis-je en souriant. J’ai l’impression que plus je regarde ma montre, plus le temps passe lentement !

- C’est vrai, me dit-il. Hier, c’est bizarre, on n’a pas vu le temps passer…

- Non !

- Et aujourd’hui…

- Hmf...

- Ça traîne comme c’est pas possible. Ça n’avance pas.

- Non.

 

Oui, la soirée et la nuit avaient été longues. Interminables. D’abord, hier, à mon retour, il faisait encore beau et les enfants avaient tenu absolument à ce qu’on joue tous ensemble dans le jardin. J’avais dû lancer la balle, la rattraper, courir, me rouler dans l’herbe. Un simple apéritif, cependant, des horreurs qui allaient suivre. Il y avait eu le repas, ensuite, avec plusieurs plats, tous préparés avec soin, et Emmanuelle qui était de bonne humeur et n’arrêtait pas de plaisanter, les enfants qui riaient… Une fois couchés, Emmanuelle, émoustillée par le vin, m’avait même gratifié d’une parade, qui nous avait menés à un rapport de presque deux heures, au terme duquel je m’étais endormi repu, et avais dormi d’un sommeil profond. Et puis le petit déjeuner, avec les sourires complices d’Emmanuelle, les enfants encore émerveillés par leur rêve, intarissables… Un cauchemar. Mais cette dernière heure était encore la plus dure. J’avais hâte. Je regardai à nouveau ma montre.

 

- 8 heures 10 !, fis-je en blêmissant, me tournant vers Juchard.

 

Il ferma les yeux et soupira à son tour, puis son visage s’éclaira d’un sourire.

 

- Allez, il vaut mieux arrêter de penser à tout ça. Dis-moi plutôt ce que tu vas faire aujourd’hui… Tu travailles toujours sur le dossier Mounier ?

- Oui !, répondis-je vivement. On a déjà vérifié les pièces du premier volet, et je peux te dire que ça n’a pas été une mince affaire, parce qu’il manquait des pièces et tout était dans le désordre, j’ai dû courir dans tous les bureaux pour vérifier que ça correspondait bien aux quotas. Et en plus, Véronique était en congés… Mais bon, Rodriguez m’a filé un coup de main et on a pu finir à temps. Donc, aujourd’hui, on va pouvoir s’attaquer à l’expertise…, fis-je d’un sourire modeste.

- Putain, c’est bien !

- C’est pas mal, oui. Et toi ?

- Eh bien pour moi je te dirai que c’est au beau fixe : tu sais que c’est moi qui vais m’occuper des comptes de Tromelec ?

- Non ?

- Si.

- Ça va…

- Oui.

 

Nous hochâmes la tête en silence, un demi-sourire aux lèvres. Je me dis que Juchard était vraiment un brave type. Derrière nous, les autobus bondés grinçaient, vrombissaient, lançant de temps à autre de brefs coups de klaxon assourdis. Les gens qui voulaient monter avaient du mal à se faire une place et se bousculaient en riant. À la terrasse des cafés, les employés buvaient un dernier café, détendus. Les hommes taquinaient les femmes, et elles leur répondaient d’un haussement d’épaule, ou en leur tapant sur le bras d’un air mutin. Les lycéens couraient en se tenant par la main. Le soleil avait percé les nuages et dessinait de larges bandes de lumière sur le haut des immeubles. Les voitures roulaient. La journée allait être belle. Je me redressai. Les dames de service commençaient à sortir du bâtiment. C’était bientôt l’heure.

 

Rédigé à partir de Emile ZOLA : Germinal

 

- Vous permettrez que je vous invite ?, demanda l’homme en haussant les sourcils.

- Ça me gêne…

- Je vous en prie ! C’est si peu de choses.

- Bon…, fit-elle en le regardant par en-dessous, l’air vaincu.

- Je vous rejoins…, fit-il en clignant des yeux.

 

L’homme mit son manteau et se dirigea vers le comptoir pour régler l’addition.

 

- Je vous dois combien ?, demanda-t-il au garçon.

- Tenez, Monsieur.

 

L’homme déplia la feuille en souriant, puis blêmit. Cent-douze euros et quatre-vingt centimes… Il étudia la note avec inquiétude.

 

- Attendez une seconde, dit-il en tendant son portefeuille au garçon. Je reviens tout de suite…

 

Il trouva la femme dehors, sur le trottoir, en train de fumer une cigarette. Il lui mit la main sur l’épaule :

 

- Gabrielle, dites-moi, ça ne vous embête pas qu’on partage ?

- Qu’on partage ?

- La note… Elle est plutôt salée. Vous avez tout pris à la carte…

- Ah bon ? Ça fait combien ?

- 144 euros et des poussières, fit-il en plissant un coin de la bouche.

- Ah, quand même !...

- Oui…

- Mais je croyais que vous étiez riche ?

 

Il la regarda dans les yeux, le regard un peu vague.

 

- C’est pour le principe…, dit-il au bout de quelques secondes. Je ne voudrais pas que vous pensiez…

- Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas à vendre !, s’exclama-t-elle, amusée.

- Je n’ai pas dit ça.

- C’est ce que vous pensez…

 

Il soupira.

 

- Vous êtes une femme compliquée.

 

Elle rit, et posa tendrement sa main sur la joue de l’homme. Il avait l’air contrarié.

 

- Si ça vous pose tellement un problème, je peux payer vous savez…

- Tout ?

- Bien sûr.

- Vous n’y pensez pas. C’est trop.

- J’emprunterai à ma mère…

- Elle est riche ?

- Non, mais pour un bel homme comme vous, qu’est-ce que je ne ferais pas…, dit-elle en lui caressant le visage.

 

Il rougit.

 

- Vous, vous… vous savez ce que vous voulez…

- Vous m’avez percée à jour…, dit-elle en se mordant les lèvres, laissant glisser sa main vers la nuque épaisse de l’homme.

 

Elle l’attira à lui et l’embrassa à pleine bouche. Sa langue s’enroulait fiévreusement autour de celle de l’homme, tour à tour lascive et empressée, et elle le tenait par les cheveux pour presser davantage sa bouche contre la sienne. De son autre main, elle s’agrippait à ses fesses pour faire adhérer leurs bassins. L’homme avait les yeux exorbités. Elle décolla lentement sa bouche et lui jeta un dernier regard brûlant, à quelques millimètres de ses lèvres. 

 

- Je vais retirer de l’argent… Je reviens tout de suite. Ne bougez surtout pas…, dit-elle en déposant du bout des lèvres un dernier baiser sur sa bouche.

 

Elle caressa son bras de l’épaule jusqu’à la main, l’abandonnant comme à regret, et s’éloigna lentement vers la banque au coin de l’avenue, dont l’enseigne brillait dans la nuit. Elle se retournait de temps à autre pour lui sourire, sa démarche était langoureuse, fluide. Le mouvement de ses cheveux… L’homme inspira profondément et mit les mains dans les poches de son manteau, encore étourdi. L’air était frais, après tout cet alcool le ballet des voitures miroitantes l’enivrait. La ville était pleine de lumières. Il sortit une cigarette de sa poche et la tapota contre le paquet, un sourire aux lèvres.

 

Rédigé à partir de Giacomo CASANOVA : Histoire de ma vie

 

Un jour, je sortirai dans mon jardin et je brûlerai tout, les arbres, la tonnelle et la cabane du chien. Je ne le ferai pas dans un accès de rage mais avec méthode et componction, les poings relâchés et l’œil clair. Il y a aura des cris et du remue-ménage autour de moi mais je serai inflexible comme un mât, dont les voiles seront les flammes claires que j’aurai déclenchées et qui s’élèveront haut dans le ciel dans un grand déchirement. J’écarterai ma femme d’un simple bras tendu et abattrai le chien d’un coup de chevrotine au moindre jappement. J’observerai les oiseaux, les nuages, j’humerai l’air à pleins poumons, et une fois nu je quitterai la ville en train, me cachant dans les toilettes ou sautant par la fenêtre à l’arrivée des contrôleurs. Je marcherai de nuit dans les champs, dormirai dans les bois entouré de bêtes et kidnapperai le premier agriculteur venu qui m’emmènera en tracteur à Paris d’où je prendrai directement l’avion pour le Japon. Une fois là-bas j’ouvrirai une station-service et profiterai de leur passage aux toilettes pour enlever aux parents leurs enfants joufflus que je parquerai dans une cave et entraînerai secrètement à la guérilla les week-ends et jours fériés. Je formerai ainsi peu à peu une armée disciplinée à la tête de laquelle je marcherai sur Tokyo en chantant des chansons et les Japonais nous acclameront en tapant dans leurs mains. Lassé par l’exercice du pouvoir, je me retirerai quelques mois plus tard dans un sous-marin au bord duquel je sillonnerai toutes les mers du monde enfermé dans un désert sombre et bleu où mes seuls amis seront des baleines pataudes dont peu à peu j’apprendrai le langage et qui m’accueilleront comme un messie ou un Christ, buvant mes paroles désordonnées complètement charmées par mon accent. Je prendrai pour femme la plus belle des filles du roi des baleines et fonderai une abondante famille qui m’obéira au doigt et à l’œil et à qui j’enseignerai toute la science des humains pour les aider à se défendre contre les chasseurs norvégiens dont ils feront bientôt un peuple d’esclaves. La Norvège sera alors rayée de la carte, et la paix, enfin, règnera sur la terre.

 

Rédigé à partir de Adolf HITLER : Mein Kampf

 

Le consul s’éclaircit la voix et entra dans le salon. Sa femme était en train de lire dans le canapé.

 

- Évelyne, il faut que je te parle. C’est important. Évelyne… Pose ton livre, s’il te plaît.

- Oui ?

- Voilà. Cela fait des années que nous vivons ensemble, et j’imagine que ça ne sera pas facile pour toi de rebâtir quelque chose… surtout à ton âge. Mais c’est comme ça, la vie est pleine de rebondissements et il faut s’y faire. Annule tous tes projets avec moi et reprends tout à zéro. J’ai décidé de me suicider.

- Ah bon ?

- Oui. Cela fait longtemps que j’y pense…

- Je sais… Tu m’en parlais déjà avant le mariage.

- Oui. Mais là c’est sûr. Ma décision est prise.

- Bon… Et quand ?

- Quand quoi ?

- Quand est-ce que tu vas te suicider.

- Là, tout à l’heure.

- Aujourd’hui ? Mais j’ai mon rendez-vous… Qui est-ce qui va aller chercher la petite ? Tu es sûr que tu ne veux pas attendre ce soir…

- Non. C’est maintenant ou jamais. Ça fait déjà si longtemps que je me le suis promis…

- Oui, tu as raison. Mais pour la petite, alors ?

- Ah écoute je ne sais pas. Ce n’est plus vraiment mon affaire.

- C’est vrai.

- Demande à Mme Bernier ?

- Mme Bernier ? Oui, c’est une bonne idée…

 

Elle soupira.

 

- Ça va faire de la peine à la petite…

- Je sais, mais c’est comme ça. Il faut bien que son père meure un jour. Tu lui expliqueras.

- Oui, bien sûr. Bon…

- Mm.

- Tu es sûr, donc ? Tu vas le faire ?

- Oui, cette fois c’est sûr.

- Et tu vas t’y prendre comment ? Le gaz, je te l’interdis, c’est trop dangereux… Je n’ai pas envie de mourir, moi. Et puis les armes à feu, je n’aime pas – tu te souviens, la dernière fois, tu en avais mis partout, c’était dégoûtant.

- Non non, les armes à feu, il n’en est pas question. Moi non plus je ne veux pas. Et puis je trouve que c’est lâche. Non, j…

- Si ça ne te dérange pas, je préfèrerais la pend…

- La pendaison, oui, moi aussi je préfèrerais.

- À la bonne heure !

- J’y avais déjà pensé. Je crois que c’est ce qui me convient le mieux.

- Tu as tout ce qu’il faut ?

- Oui, j’ai remonté une corde de la cave. Je vais faire ça dans mon bureau, tranquillement. Comme ça je ne te dérangerai pas.

- C’est parfait. Tu laisses un mot, quelque chose ?

- Oui, je l’ai préparé. Il est sur ma table.

- Très bien.

- Bon. Et bien je vais y aller. Je te souhaite du courage, Évelyne, car tu vas en avoir besoin.

- De quoi ?

- Du courage. Pour tout recommencer à zéro, pour reconstruire ta vie.

- Ah oui… Évidemment. Il va me falloir du courage.

- Mais tu en as, Évelyne. Tu en as. Tu es une femme très courageuse. J’ai confiance en toi.

- Merci. Tu es gentil.

- Bon. Allez, ne lanternons pas ma chérie. Je t’embrasse.

 

Le consul se pencha par-dessus la table basse, et, s’appuyant des mains pour ne pas tomber, tendit ses joues à sa femme. Elle se releva légèrement du canapé et l’embrassa deux fois, puis lui serra l’épaule avant de se rasseoir. Son mari se redressa, cligna des yeux, et se dirigea vers son bureau. Sa femme resta un moment songeuse, puis prit le livre sur la table basse et continua sa lecture. Elle fronça les sourcils, car son mari l’avait interrompue à un passage difficile à comprendre, où le narrateur détaillait des liens de parenté dans lesquels elle se perdait. Elle reprit la lecture quelques pages en arrière. Finalement, à la deuxième lecture, le passage lui parut plus clair : Léonie était en fait la tante cadette de l’ex-femme du général. Elle le nota dans la marge du livre pour ne pas l’oublier et reposa le crayon sur la table basse.

 

Rédigé à partir de Peter HANDKE : L’heure de la sensation vraie

 

Hier je suis allé voir Claire. Ce soir j’irai voir Sophie. Demain Cécile. Après-demain Brigitte. En fin de semaine il faudra que je passe chez Laurence. La semaine prochaine chez Lucie, Marie, Vanessa, Agathe, Jennifer, Céline et Stéphanie. Et je ne parle pas du programme du mois suivant car la liste est innombrable. C’est comme ça. J’ai en moi des choses à dire que mon ventre ne contient plus, qui bouillonnent et me donnent la fièvre. Il faut que les mots sortent. C’est pour moi une pure question de santé. Hier c’était donc Claire. Son mari n’était pas là heureusement et j’ai pu facilement franchir le pas de la porte. Elle était évidemment sur la défensive, mais ses appréhensions ont fondu comme neige au soleil face à la douceur de mes paroles, qui ont su aller directement à son cœur. Elle a pris mon manteau et m’a invité à m’asseoir dans le canapé. Son intérieur était modeste et soigné, il sentait les aisselles propres et les salades sans vinaigrette, on était loin des fanfreluches capiteuses d’Emmanuelle que j’étais allé voir la veille dans le même immeuble, à l’étage en-dessous, et qui m’avaient laissé une vague nausée au fond de la gorge. Elle me demanda si je voulais boire quelque chose, je répondis Un verre d’eau, pétillante si possible, je savais qu’ici je ne trouverais pas de bière et nous n’étions pas assez intimes pour qu’elle entame une des bonnes bouteilles de rouge dont sa cuisine devait regorger. Elle s’assit en face de moi sur le fauteuil et se mit en position d’écoute, les mains pendant librement sur ses genoux joints. Je ne fus pas sans remarquer le coup d’œil qu’elle avait jeté à sa montre mais je ne lui en tins pas rigueur. J’avais à vrai dire moins besoin d’amour sincère que d’une oreille prête à m’entendre, aussi je ne me fis pas prier et commençai tout de suite par lui parler de mon enfance. Pendant la première demi-heure elle resta parfaitement calme, ce n’est que quand j’abordai la mort de mon père que je dus la ligoter ; elle commençait à montrer des signes d’impatience qui nuisaient à ma concentration et perturbaient l’articulation fluide de mon discours. Une fois allongée pieds et poings liés sur la moquette elle se montra plus détendue, et, brisant peu à peu la glace, se hasarda même à me demander des précisions sur tel ou tel aspect de mes récits qui avaient plus particulièrement retenu son attention. Je les lui fournis volontiers car je n’éprouvais plus de rancune envers elle, les mots avaient frayé leur voie et j’avais obtenu ce dont j’avais besoin ; je me sentais plus léger. Quand j’eus terminé je la libérai de ses liens et repris mon manteau – l’ascenseur s’était mis en branle et je voulais éviter les complications. Je lui serrai cordialement la main et dévalai l’escalier. Une fois à l’air libre je contemplai le bâtiment avec nostalgie : c’était la huitième femme que je venais voir dans cet immeuble – Myriam, Pauline, Sandra, Julie, Séverine et Ariane, Emmanuelle et enfin Claire. Il était temps que je change de quartier. Je veille en effet à ne jamais m’attarder au même endroit – question de prudence, de tact. Je passe d’un immeuble, d’une rue, d’un quartier à l’autre. Je voyage.

 

Rédigé à partir de Antonio LOBO ANTUNES : Dormir accompagné

 

La section d’assaut était réunie devant moi en demi-cercle, je les giflai un par un puis les fis s’asseoir pour leur exposer mon plan. La gifle les avait revigorés, leur regard était ardent, tendu comme une flèche vers la carte que j’avais dépliée sur le mur. Ils manquaient bien sûr d’entraînement et de discipline mais leur engagement était total – chacun avait une maison à défendre, une sœur à sauver. Ils avaient seulement besoin d’être cadrés.

 

- Vous vous posterez sur la colline.

 

J’indiquai une tache sombre sur la carte. Mes instructions devaient être simples, nettes, précises. Une fois le plan exposé et les missions de chacun clairement définies, je les remis en ligne pour les gifler à nouveau et les congédiai. Ils étaient remontés, le sang bouillonnait dans leurs veines, ils descendirent l’escalier au pas de charge. J’enfilai mes bottes et sortis inspecter les entrepôts. Le village était désert et les rues boueuses, j’avançais à grand-peine et restais songeur. Ne faisais-je pas fausse route à vouloir à tout prix faire valoir nos droits ? Etait-ce si important ? Il allait falloir se battre, rugir, attendre des heures dans le froid… Peut-être valait-il mieux envoyer les femmes à notre place ? Cela permettrait aux hommes de passer un peu de temps avec leurs enfants, de faire un brin de ménage, c’était bientôt le printemps, de souffler, de faire le point… J’avais des tonnes de dossiers à ranger qui s’accumulaient partout autour de mon bureau, depuis quand n’avais-je pas pris un peu de temps pour moi ? Passer sa vie à s’occuper des autres…

Je fis sonner le clairon pour rassembler la population sur la place et expliquai aux femmes la nouvelle stratégie, les récalcitrantes furent tondues et à l’aube elles avaient pris position sur la colline. Je décidai de mettre tous les dossiers en tas dans un coin de la pièce et de commencer par donner un bon coup de balai pour y voir plus clair.

 

Rédigé à partir de Abraham TERTZ/Andreï SINIAVSKI : Lioubimov

 

Le lendemain, ils vinrent à nouveau, à 10 ou 12 cette fois. Le vieux qui nous avait rendu visite pendant la nuit était-il parmi eux ? C’est difficile à dire, ils se ressemblaient tous, ou en tous cas nous n’étions pas encore suffisamment exercés à saisir leurs différences pour qu’on pût en être certain. Je me levai et allai me raser. J’en avais assez de toutes ces mascarades, ces nuits passées dehors depuis des mois en pleine forêt à lutter contre les moustiques et les ronflements de l’abbé, ces fastidieux comptes-rendus du professeur, tous les matins, dès le petit déjeuner, cette atmosphère d’excitation perpétuelle, tout ça pour quelques bêtes perdues dans la nature qui n’intéressaient personne.  Et maintenant il fallait encore se laisser tripoter, tirer les cheveux ou mettre le doigt dans l’oreille en restant gentiment assis à attendre, pour que « le contact s’établisse »… En temps normal même un enfant n’aurait pu se permettre la moindre de ces familiarités sans ramasser aussitôt une tarte. Et là, rester à sourire d’un air confiant, bonhomme… Je m’aspergeai rageusement le visage au baquet.

 

- Edouard !

 

Le professeur m’appelait. Je me retournai. Ils étaient 3 sur lui pêle-mêle à lui tordre le nez en criant, à lui frotter les cuisses, le 3ème qui lui léchait les aisselles à grand bruit, tout ça pour la science, le professeur avait disparu sous la meute et c’est à peine si j’entendis sa voix assourdie :

 

- Restez avec nous… Ils sont calmes…

 

J’enfouis carrément la tête dans le baquet et y restai quelques secondes, immobile, les yeux ouverts, à regarder les quelques grains de terre qui gisaient au fond. Je me redressai lentement, le visage ruisselant. Sans faire attention aux cris de plus en plus stridents qui retentissaient derrière moi, je fis mousser du savon dans le creux de ma main et l’étalai avec précaution sur mon visage. En me regardant dans le petit miroir ébréché que nous nous partagions avec le professeur, je vis derrière moi que le contact s’établissait. Catherine était nue, l’abbé suffoquait. Je passai consciencieusement la lame sur mes joues, sur ma gorge, en décrivant de petits cercles pour contourner les blessures des rasages précédents. Je nettoyai la lame dans le baquet et l’essuyai contre ma chemise, la rangeai dans son étui et refermai le sac. Le professeur riait nerveusement maintenant, d’un petit rire enroué, intermittent. Agenouillé, je restai quelques instants encore, les mains sur les cuisses, à regarder devant moi les grands arbres agités par le vent, la montagne sacrée, au loin, ses cascades rutilantes, à l’eau glacée. Je me levai et allai rejoindre ma place au milieu du groupe.

 

Rédigé à partir de VERCORS : Les animaux dénaturés

 

Je commandai une glace pour moi et un demi pour la fillette. Elle sortit un paquet de cigarettes de son sac à main et m’en proposa une d’un haussement de sourcils.

 

- Non merci, répondis-je. Je ne fume pas. Le tabac détruit le système respiratoire, c’est plein de saloperies.

 

Elle alluma sa cigarette en souriant, reposa le briquet sur la table et se mit à fumer en regardant autour d’elle d’un air absent. Le vent bruissait dans les arbres en fleurs, et charriait des cochonneries de pollen qui faisaient tousser un couple d’allergiques assis quelques tables plus loin. C’était une fin d’après-midi particulièrement douce, avec des ombres allongées qui striaient les allées du parc. Le véhicule des employés municipaux passa en pétaradant, suivi par un chien. La serveuse apporta nos consommations.

 

- Ça fait 4 euros 80.

- On paiera tout à l’heure, répondit la fillette. Vous n’auriez pas des cacahouètes ?

- Je vous apporte ça tout de suite.

 

Je me frottai les mains, la fillette écrasa sa cigarette dans le cendrier.

 

- Bon appétit.

- Merci ! Mais entre parenthèses je vous déconseille les arachides. C’est de la mauvaise graisse. Il vaudrait mieux vous habituer à boire vos bières sans rien. Ou alors, avec des concombres si vous voulez – des concombres coupés en tranches, avec du sel, du poivre, des épices. C’est très bon, et ça ne provoque pas d’embonpoint. Vous voulez que je leur en demande ?

- Non, merci, je préfère les cacahouètes. Je sais que c’est pas bon pour la ligne, mais j’aime trop !

- Comme vous voudrez…

 

Elle leva son verre dans ma direction et but une longue rasade, lentement, les yeux fermés. Je nouai la serviette autour de mon cou puis attaquai la glace, commençant par étaler le chocolat avec la petite cuillère. Le chocolat était tiède mais la glace était bonne. Et puis c’était gratuit – c’était la fillette qui invitait. Elle vida son verre d’un trait et fit signe à la serveuse de lui en apporter un autre. À côté de nous, un jeune homme riait au téléphone en parlant dans une langue étrangère. Je relevai brusquement la tête de mon assiette : des ouvriers qui sortaient du travail s’étaient installés sur l’herbe du parc et avaient commencé à jouer au ballon. Ils n’avaient aucune technique, leurs passes n’arrivaient jamais à destination, et ils faisaient régulièrement de longues courses pour aller récupérer la balle dans l’allée, ou sous les chaises des vieilles dames qui prenaient le soleil. Je pouffai.

 

- Vous voulez aller jouer avec eux ? me demanda la fillette.

- Je suis trop fort pour eux. Ça ne serait pas équilibré.

- Soyez pas timide !

- Mais non ! Qu’est-ce que vous allez imaginer…

 

La serveuse lui apporta une nouvelle bière. Je m’essuyai la bouche et dénouai ma serviette en soupirant.

 

- C’était très bon. Merci beaucoup.

- Vous voulez autre chose ?

 

Je marquai un temps d’hésitation.

 

- Ça ne va pas faire trop cher ?

- Mais non.

- Alors d’accord. Vous pouvez nous apporter la carte s’il vous plaît ?

 

La fillette pencha largement la tête en arrière et but à grands traits, maladroitement, laissant s’échapper un filet de bière à chaque coin de sa bouche. Elle s’essuya du revers de la main et reposa son verre en souriant timidement, comme pour s’excuser de sa gourmandise. Son regard était trouble, voilé, mais serein. Et ses yeux ne souriaient pas qu’à moi, au vent dans les arbres, à cette fin d’après-midi de printemps et à ce soleil cuivré qui clignotait entre les branches des arbres, mais à la vie tout entière.

 

Rédigé à partir de Sławomir MROŻEK : Le démiurge

 

J’ai entamé ce programme de musculation il y a plus d’un mois et il n’est pas question que je baisse les bras maintenant. J’irai jusqu’au bout, jusqu’à la mort s’il le faut, tant que mes chemises ne craqueront pas sous mes muscles je ne m’estimerai pas satisfait. Et alors on verra, oui, les gens verront quel homme je serai devenu. Qu’ils rient tant qu’ils peuvent encore le faire, qu’ils s’esclaffent, se tordent en deux devant mon corps débile et flasque, je les encourage ! Dans quelques mois ce sera mon tour de m’esclaffer, quand blêmes ils verront mon bras musculeux se poser sur le comptoir. Je leur donnerai dans le dos des tapes amicales qui les feront tousser, je briserai les bouteilles à la seule force de mes doigts, d’un coup d’épaule je défoncerai les rideaux de fer et la flicaille devra s’y mettre à 3 ou 4 pour maîtriser ma fougue. On m’appellera « Le Grand », on me saluera d’un air craintif et tous les soirs j’aurai une greluche sur chaque genou qui me pelotera les seins et me passera la main dans le cou. Certaines seront intimidées et c’est normal, je devrai gagner leur confiance peu à peu à force de gentillesse ou en faisant montre d’une sensibilité inattendue quand je pleurerai à l’annonce du décès d’une vieille femme du quartier. Je m’installerai rapidement en ménage avec une jeune fille un peu perdue qui saura faire des omelettes et trouvera en ma présence dans le foyer ce sentiment de sécurité dont elle manquait depuis l’enfance et la mort précoce de son père. Elle me fera de beaux enfants ronds à qui j’apprendrai à faire du vélo et à enrouler les pâtes autour de la fourchette, ils m’idolâtreront et si l’un d’eux à l’adolescence m’avoue son homosexualité d’une voix tremblante je le rouerai de coups et 20 ans plus tard, des mioches pleins les jambes, il me remerciera pour ces taloches qui lui avaient ouvert les yeux. Avec les maternités successives que je lui aurai imposées, le corps de ma femme se délitera rapidement, et à 40 ans je devrai la quitter pour une danseuse de 20 ans d’origine slovaque qui m’apportera ce plaisir sexuel sans chichis que ma femme noyée dans les vapeurs de boustifaille n’avait pas su m’offrir. J’aurai une vieillesse douce, entouré de femmes jeunes et d’enfants adultes occupant des postes hauts placés dans les sphères du pouvoir qui viendront sans cesse me consulter pour les affaires internationales, je terminerai ma vie probablement pape et prononcerai l’abolition du sexe devant des foules en liesse.

 

Rédigé à partir de Gustave FLAUBERT : L’éducation sentimentale

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