Ménard, du service des litiges, s’en donnait à cœur joie et, tout en tapant du plat de la main sur la table pour donner le tempo, s’était mis à entonner des chansons de Tino Rossi en imitant de son mieux l’accent italien. La tablée s’esclaffait en brandissant les verres, et Solange plongea sombrement sa cuillère dans l’île flottante. C’était son mari qui l’avait incitée à participer à cette excursion en Camargue, que proposait le comité d’entreprise dans son bulletin d’avril. Il lui avait dit qu’il trouvait qu’elle travaillait trop en ce moment, elle avait l’air surmenée, le regard dans le vague, elle ne semblait plus l’écouter et la façon dont elle abusait du café et de l’alcool pour soutenir la cadence n’était pas saine. Même si son poste au guichet semblait pérenne, il n’était pas bon à son avis de puiser ainsi dans ses réserves, car à terme cela ne manquerait pas de rejaillir sur la qualité de son travail, elle avait déjà eu plusieurs accrochages avec des clients et les difficultés rencontrées actuellement par la SNCF devaient au contraire l’inciter à la prudence. Solange, inquiétée par ces mises en garde, avait fini, de mauvaise grâce, par accepter de s’inscrire, envisageant ce court voyage de cinq jours, à l’occasion de la fête des Gitans, point d’orgue du voyage, non comme un loisir visant à passer un peu de temps à s’amuser avec les collègues en buvant du rosé, mais comme un traitement, une cure, destinée à recréer ses forces de travail, afin qu’elle puisse ensuite repartir de plus belle à l’attaque. Elle avait d’ailleurs, sans le dire à son mari, emporté un peu de travail avec elle, et passé les dix heures du trajet en bus à potasser la brochure explicative du nouveau logiciel de saisie, pendant qu’autour d’elle les collègues s’interpellaient gaiement d’un siège à l’autre, échangeant calembours et biscuits. Elle avait pensé, naïvement, que ce séjour serait l’occasion pour les collègues d’aborder ensemble, loin des trépidations du travail quotidien toujours soumis aux fluctuations du public, les problèmes récurrents que connaissait le service, et qui ralentissaient le travail (les discordes au sujet des plannings ou du protocole de réservations des wagons-lits, ou encore la question délicate des tarifs réduits famille nombreuse pour les trajets transfrontaliers), problèmes auxquels on n’avait jamais le temps durant l’année de s’attaquer de front. Il n’en était rien malheureusement, et chaque fois que Solange avait essayé de prendre un collègue à part pour entamer le dialogue autour de ces questions, elle avait été très mal accueillie et avait dû rapidement battre en retraite. Elle avait eu le temps, en dix heures, de faire le tour de la brochure, et depuis leur arrivée à Nîmes elle était complètement livrée à elle-même. Tout autour d’elle dans le restaurant de l’hôtel, la vingtaine de collègues braillait, le visage écarlate et les lèvres humides, au milieu des bouteilles vides, dans un carnaval de bonne humeur qui donnait la nausée. Ils avaient l’air malades, en proie à une sorte de crise ou de délire. Solange ne les regardait pas et restait plongée dans son assiette. L’île flottante était sèche, la crème anglaise recouverte d’une fine couche rigide, qui dans la bouche se rétractait comme une huître. Malades, oui, comme envoûtés. Solange avait l’impression qu’on leur avait jeté un sort, et qu’ils n’étaient plus eux-mêmes. Ils avaient besoin de soins. Il fallait les sauver. On ne pouvait pas les laisser comme ça. Elle commença par Valérie, sa voisine de droite, une jeunette de vingt ans qui était nouvelle et qu’elle connaissait à peine. Elle feignit se sentir mal et l’entraîna aux toilettes, où elle l’assomma avec le pot de fleurs en fonte qui trônait à côté des serviettes. Elle attendit patiemment, la fin du repas approchant, que les femmes se succèdent aux toilettes, et, postée derrière la porte, elle était idéalement placée pour les surprendre et frapper le coup juste. Elle eut ainsi raison d’Evelyne, Marie, Yasmina, Fatou, Julie et Berthe, elle eut beaucoup de chance avec Mireille et Jocelyne qui étaient venues à deux et qu’elle réussit à assommer de deux coups donnés à la volée. Les autres femmes rechignaient à se lever de table et elle dut aller les chercher une à une en prétextant un « problème de femme », et, profitant de leur surprise quand elle leur ouvrait la porte des cabines dans lesquelles elle avait entassé les autres, elle leur assénait un coup précis qui les faisait basculer sur le tas. Il n’y eut bientôt plus de femmes à la table et les hommes, surnageant soudain de leur ivresse, commencèrent légitimement à s’inquiéter, mais Solange, les cheveux ébouriffés, avait dégrafé son corsage, et leur expliquait d’une œillade que les femmes avaient décidé de leur faire une petite surprise. Les hommes aussitôt rougirent de plus belle, et, les ayant alignés en rang, elle passait sur leur pantalon une main négligente tout en parcourant la rangée avant de choisir celui - ils ne devaient venir qu’un par un, c’était la règle du jeu établie par les filles - qui aurait le privilège de débuter les réjouissances. Les hommes, la bouche sèche, n’en croyaient pas leurs yeux, Solange écartait leur main en riant quand ils se faisaient trop pressants, et une fois dans les toilettes le tour était joué, elle montrait les portes des cabines d’un large mouvement de la main puis invitait l’homme à choisir sa cabine, et quand l’homme ouvrait la porte la technique était la même qu’avec les femmes sauf qu’il fallait bien sûr s’arcbouter et tenir le pot à deux mains pour être sûr que le coup porte. Le vieux Émile, tremblant d’impatience, fut le dernier à passer et Solange, fatiguée, poussa un soupir de soulagement car ils étaient maintenant en sécurité et elle allait pouvoir appeler les secours et les sauver enfin, elle se mit à sauter de joie sur le carrelage et, après avoir bloqué la porte des toilettes avec la table du vestiaire, elle se précipita dans la rue à la recherche d’une cabine en poussant de grands cris.
Rédigé à partir de Anny DUPEREY : Allons voir plus loin, veux-tu ?